Une ferme container pour la communauté indigène

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La Première Nation de Sheshegwaning est une communauté autochtone canadienne. Située à deux heures de route du continent, elle compte environ 130 habitants. À part une petite supérette qui vend quelques produits alimentaires, l’épicerie la plus proche est à 40 minutes. Lorsque la COVID-19 a frappé, la communauté a mis en place un point de contrôle et, selon April Folz, directrice du développement économique de la communauté, il a été question de fermer le pont aux étrangers rendant “difficile l’accès à la nourriture”, dit-elle. En réponse, les dirigeants de la communauté ont donc proposé une solution locale. C’est ainsi qu’en juin, ils ont fait l’acquisition d’une ferme de containers pour 253 000€ à la société basée à Ottawa « Growcer ».

Il s’agit d’un container maritime reconverti, divisé en six sections de culture, avec une pièce séparée abritant les contrôles climatiques et un système de surveillance. Les sections sont équipées d’étagères, d’un éclairage LED et d’un système de culture hydroponique dans lequel les plantes poussent avec leurs racines dans l’eau plutôt que dans le sol. Une fois le système pleinement opérationnel, Folz prévoit de lancer une box d’abonnement hebdomadaire à laquelle les membres pourront s’inscrire pour se faire livrer des produits frais directement à leur porte.

Plus de la moitié des ménages des Premières Nations vivant dans des réserves au Canada connaissent l’insécurité alimentaire. Un certain nombre de problèmes complexes sont à l’origine de cette disparité : les niveaux élevés de pauvreté parmi les populations indigènes, le coût excessif de la nourriture dans les communautés isolées et l’accès réduit aux aliments traditionnels, qui sont spécifiques à la culture et à la région mais qui comprennent généralement des éléments tels que le gibier.

“L’insécurité alimentaire a été causée par le colonialisme dans ce pays”, explique Julie Price, membre du Collectif pour la Nourriture, la Culture et la Communauté de Manitoba Nord, qui travaille avec plus de 40 communautés du nord du Manitoba sur des projets liés à l’alimentation visant à améliorer l’accès à une nourriture saine. “Beaucoup de communautés avec lesquelles nous travaillons ont des histoires très claires et directes qui l’illustrent”, dit-elle, citant l’exemple de la nation Cri O-pipon-Na-Piwin.

En 1942, la nation Cri O-pipon-Na-Piwin, située à 130 kilomètres au nord de Thompson, au Manitoba, avait construit une pêcherie commerciale de poissons blancs sur le lac South Indian. Elle était devenue la deuxième pêche de corégone la plus productive en Amérique du Nord. Puis, dans les années 1970, le gouvernement du Manitoba a donné à Manitoba Hydro (une société de distribution de gaz naturel et d’électricité) la permission de détourner le fleuve Churchill : cela a fait monter le lac South Indian de trois mètres et a obligé la nation Cri O-pipon-Na-Piwin à quitter ses terres ancestrales.

Les inondations ont démoli la pêche, perturbé les cycles saisonniers de frai (reproduction) des poissons et forcé le gibier sauvage à migrer vers l’intérieur des terres. Cela a détruit une communauté “qui était si autosuffisante et heureuse, en bonne santé, et économiquement saine”, dit Price, ajoutant qu’elle est maintenant confrontée à de sérieux défis sur tous ces fronts qui étaient pratiquement absents avant le développement hydroélectrique.

Alex Wilson, membre de la nation Cri d’Opaskwayak, une communauté d’environ 3 200 membres vivant dans une réserve dans le nord du Manitoba, ajoute que le commerce des fourrures, la Loi sur les Indiens et le système des pensionnats ont rapidement changé leur relation avec la nourriture.

Depuis 2014, la nation Cri d’Opaskwayak travaille avec le NMFCCC (le Collectif pour la Nourriture, la Culture et la Communauté de Manitoba Nord) pour développer un certain nombre de projets liés à l’alimentation, notamment l’apiculture, les jardins communautaires et une ferme de containers hydroponiques. Les fermes en containers peuvent avoir leur place dans la lutte contre l’insécurité alimentaire des communautés des Premières Nations, dit-elle, mais elles s’aligneraient mieux sur les valeurs autochtones si elles produisaient des aliments culturellement adaptés, améliorant ainsi la transmission des connaissances que de nombreuses communautés autochtones tentent de récupérer. Le NMFCCC “n’atténue pas seulement, mais essaie d’inverser” les dommages causés par le colonialisme.

Price est du même avis. “Nous avons vu que ces unités présentent de nombreux avantages dans les communautés qui ont fait des recherches et ont ensuite choisi de les tester, mais elles ne vont pas résoudre  à elles seules l’insécurité alimentaire”.

Au cours des années passées à travailler avec le NMFCCC, Mme Price a reçu des enseignements sur le travail avec les communautés du Nord. Elle estime qu’il est crucial de développer des relations humaines non transactionnelles et d’être à l’écoute de la vision et des priorités de la communauté : “Je n’ai encore jamais vu quelqu’un de l’extérieur de la région résoudre un problème dans le nord. En général, cela ne fait qu’empirer les choses”.

Bientôt, Sheshegwaning pourra cultiver les fruits de sa première récolte et ainsi, espérons-le, renouer avec ses racines et développer l’indépendance de la communauté.

Source : https://www.tvo.org/article/why-this-first-nation-bought-a-shipping-container-during-covid-19

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